Le site des ateliers de l'insu

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"Mais, au fond même de la vie, une puissance formative têtue reste en réserve, attendant que soient levés les obstacles qui l'entravent."         J. Starobinski(1)

Il y a l'histoire de l'expression et il y a l'histoire des ateliers.

Celle de l'expression suit le parcours de la philosophie occidentale depuis la naissance de la pensée grecque (2). Elle est présente dans chaque projet philosophique qui intègre dans son élaboration la dimension langagière, quand le philosophe ne se contente pas de dire ce qu'il voit mais essaye "de dire pour voir, de chercher la formule d'une expression créatrice de l'expérience que nous tentons de dévoiler."(3)

"...si la philosophie peut parler, écrit Maurice Merleau-Ponty, c'est (...) parce qu'on ne parle pas seulement pour savoir ce que l'on sait, comme pour en faire étalage, - mais aussi de ce que l'on ne sait pas, pour le savoir, - et que le langage se faisant exprime, au moins latéralement, une ontogenèse dont il fait partie."(4)

A partir de ces références, l'expression, au sens où nous l'entendons, doit absolument être dégagée des préjugés qui ont cours et dont Jean Florence souligne l'illusion : "Ce n'est pas la même chose que d'affirmer qu'une oeuvre (ou un symptôme) "exprime" des tendances ou des conflits, des processus dégénératifs ou des lésions cérébrales, des déficits psychotiques ou des mécanismes de défenses névrotiques, ou de faire taire tous ces savoirs constitués et plus ou moins respectables en se laissant prendre à la relation qu'instaure la rencontre de cette oeuvre. Dans un premier cas, l'expression artistique est prise comme le signe accidentel d'une réalité déjà connue, dans l'autre, l'expression est un espace potentiel de symbolisation à déployer. Cela signifie que l'oeuvre ouvre à du sens non encore constitué, qui pourra se développer à l'infini si tant est qu'un champ gravitationnel (ou transferentiel) offre sa disponibilité." (5) C'est cette disponibilité que veulent offrir les Ateliers d'Expression Créatrice : champ gravitationnel pour une expression créatrice de "sens non encore constitué", de nouveaux points d'accès aux langages. D'autre part, on aura compris qu'il ne s'agit pas non plus d'identifier ici l'expression à un mouvement de purgation, "comme un exorcisme qui déloge les démons et les élimine"(6) , comme tend à le faire un Jean-Pierre Klein. Il s'agit bien plutôt de favoriser les conditions d'un passage, de la dimension du signe à la dimension du sens par rapport auquel un temps de parole joue un rôle essentiel.

L'histoire des ateliers commence au Moyen-Age (le mot astelier apparaît en 1332) et fait tout un parcours qui part du "tas de bois" - l'ancien français astelle désignait un "éclat de bois" -, passe par le "chantier (où travaille des charpentiers et des maçons)", pour arriver à nommer à la fois le lieu et le groupe de travail rassemblant des artisans, des ouvriers ou des artistes.

Ce cheminement d'un mot pour définir un espace groupal autour du "bâtir", de l'"habiter" et du "penser" nous fait rejoindre la philosophie et en particulier celle de Martin Heidegger (7).

Sans doute ces deux termes-là, expression et atelier, étaient-ils destinés à une rencontre. Le processus d'expression n'ouvre-t-il pas en effet l'espace de la mise en chantier qui se déploie dans l'atelier pour déboucher sur une pro-duction : une direction de sens (duction) qui s'ouvre au devant de soi (pro).

Il a pourtant fallu passer par l'Allemagne, et donc une autre langue, pour permettre finalement l'accouplement de ces deux termes. Hans Prinzhorn (1886-1933), psychiatre chanteur, va s'intéresser aux productions étranges qui émergent au sein des lieux d'accueil de la folie de son époque. Echappant à la jouissance du regard psychopathologique explicatif qui enferme, il va s'atteler à comprendre ce qui apparaît à partir des termes de bildnerei et de Gestaltung. Il maintient ainsi l'accent sur l'humain et la nécessité pour l'homme de "former des formes" (8).

C'est au déploiement de ce processus que les ateliers d'Expression Créatrice veulent donner lieu.

Mais au-delà d'une rencontre de termes, c'est, au bout du compte, une rencontre de personnes qui va permettre la formalisation du modèle actuel des Ateliers d'Expression Créatrice.

Guy Lafargue et Jean Broustra vont croiser leurs chemins au début des années 1970 à Bordeaux dans le cadre de l'institution psychiatrique qui commence à se tourner vers la phénoménologie de l'Expression Créatrice.

Guy Lafargue s'est abreuvé à la source de la psychosociologie clinique d'inspiration "non-directive", née au cour des travaux de Carl Rogers et de Kurt Lewin. Il a collaboré au Laboratoire de Changement Social dirigé par Max Pagès et a pratiqué la structure d'atelier d'Arno Stern.

Jean Broustra apporte, quant à lui, les référents psychanalytiques, de Freud à Lacan, en passant par les théoriciens des dynamiques de groupes, Bion et Anzieu en particulier ; un intérêt pour la phénoménologie, ainsi qu'une expérience issue de sa participation au mouvement de "psychothérapie institutionnelle".

Ensemble, ils vont mettre au point un dispositif d'atelier qui trouvera à se pratiquer depuis le coeur même de l'institution psychiatrique jusque dans les secteurs les plus divers allant des marges de la société (chômage, quart-monde, ...) aux centres culturels en passant par les établissements scolaires ou de formation, les Maisons de Jeunes, ...

En 1984, Guy Lafargue crée les "Ateliers de l'Art Cru" qui proposent les premiers programmes de formation d'animateurs d'ateliers d'Expression Créatrice. En 1988, il est rejoint, dans le cadre de ces programmes de formation, par Jean BROUSTRA. Lorsque les "Ateliers de l'Art Cru" s'installent  à Bordeaux se fonde l'association A.D.A.E.C.-Art Cru, Association pour le Développement des Ateliers d'Expression Créatrice, qui regroupe un programme de formation d'animateurs et des ateliers ouverts au grand public. (9)

Aujourd'hui séparés et l'A.D.A.E.C. dissoute, Guy Lafargue poursuit ses recherches au sein des Ateliers de l'Art Cru Association et Jean Broustra se consacre à l'écriture.

C'est dans cette mouvance que se constituent les Ateliers de l'Insu en 1984 et que s'ouvre en 1999 une formation à l'animation d'Atelier d'Expression Créatrice.


[1] in "Préface" à Expressions de la folie de Hans Prinzhorn, Paris, 1984, Gallimard, Connaissance de l'Inconscient, p. XIII.

[2] Cfr. Jean Broustra, Abécédaire de l'expression , Ramonville Saint-Agne, Erès, 2000,   Des travaux et des jours, pp. 75 à 87.

[3] Raphaël Gély, La genèse du sentir , Bruxelles, Ousia, 2000, p. 18.

[4] Maurice Merleau-Ponty, cité in R. Gély, op. cit. , p. 20

[5] J. Florence, Art et thérapie. Liaisons dangereuses ? , Bruxelles, 1997, FUSL, n°75, p. 113.

[6] J.P. Klein, L'art-thérapie, Paris, 1997, PUF, Que sais-je ?, p. 122.

[7] Martin Heidegger, "Bâtir Habiter Penser", in Essais et conférences , Paris, Gallimard, 1958, Tel 52, pp. 170 à 193.

[8] Traduction du terme de Gestaltung proposée par le philosophe Henri Maldiney.

[9] Pour en savoir plus :

Broustra, Jean, Abécédaire de l'expression , Ramonville Saint-Agne, 2000, Erès, Des travaux et des jours.

Lafargue Guy, L'Expression Créatrice Analytique , T.1 "De l'affect à la représentation", Bordeaux, 1999, Cahiers de l'Art Cru, n°29.

Prinzhorn, Hans, Expressions de la folie , Paris, 1984, Gallimard, Connaissance de l'Inconscient, p. XIII.


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